Willys ou Minerva?

Dans l’immédiat après-guerre, l’armée belge utilise du matériel provenant des alliés, que ce soit pour les équipements des soldats, ou pour les véhicules. Par exemple, les uniformes des soldats proviennent de l’armée anglaise. Les véhicules eux sont américains et à côté des jeeps, on trouve des camions GMC, des Halftrack…

La question du remplacement des jeeps se pose pourtant assez rapidement. Le matériel reçu ou prêté par l’armée américaine est usé. La Belgique y voit une opportunité de relancer son industrie automobile, secteur indispensable à la reprise économique. L’objectif est donc de lancer la production d’un véhicule tout terrain en Belgique pouvant servir aux forces armées.

A l’époque, des jeeps universelles CJ2A et des Station Wagon sont déjà assemblées en Belgique, au sein des Etablissements Wilford. Mais il semblerait qu’on parle bien ici d’un assemblage. Cela sous-entend que des kits à monter sont achetés et livrés des Etats-Unis. Les Ateliers Wilford procédant à la construction finale de pièces importées. La chaine de production n’est donc pas locale. Attention, il s’agit ici d’une hypothèse. Je possède des photos des usines Wilford montrant l’assemblage, mais il est impossible de déterminer la provenance des pièces.

La jeep trouve très vite une concurrente après-guerre. En effet, l’Angleterre développe fin des années 40 la toute nouvelle Land Rover Série I. Willys en a fini avec son monopole.

Pub de la toute nouvelle Land Rover, le véhicule qui va partout!

C’est dans ce contexte que l’armée belge cherche à renouveler son parc de véhicules tout terrain. Le Ministère de la Défense nationale lance donc en appel d’offre en 1951, visant à l’acquisition de 2500 véhicules.

Parmi les sociétés qui répondent à l’appel d’offre se trouve évidemment les Ets Wilford, mais aussi une société moribonde qui tente de relancer son activité : la Société Nouvelle Minerva, née des cendres de Minerva Motors, constructeur de voitures de grand luxe entre les 2 guerres.

Minerva propose d’utiliser la Land Rover, construite sous licence en Belgique. Une partie des pièces seraient construites directement par Land Rover (il s’agit principalement des organes mécaniques, moteur, ponts, boites) et toutes les pièces de carrosserie seraient construites en Belgique, dans l’usine Minerva de Mortsel.

La Land étant un nouveau véhicule sur le marché, l’Armée Belge décide de le tester contre sa rivale, la Jeep Willys dont elle connait déjà les qualités et défauts.

Ces tests seront effectués par le CEE (Centre d’Etude et d’Expérience) de Brasschaat durant le mois de juin 1951.

Les contacts entre Minerva et Land sont déjà bien établis et ce sont donc ces 2 sociétés qui présenteront une Série I mise à disposition par Land Rover à l’armée pour pouvoir effectuer les tests.

Ces derniers sont multiples : à côté de la fiabilité du véhicule en usage courant et tout-terrain, il faut analyser sa mécanique, et enfin la mettre en concurrence avec la Willys.

La Série I arrive à Brasschaat le 13 juin 1951 et du 16 au 19 ont lieu des essais sur routes, des tests de freinage sur piste, des vérifications de l’instrumentation…

Les différents déplacements effectués par la Minerva pour les tests. La Willys accompagnera lors des déplacements du 20-21, du 22 et du 23.

Les 20 et 21 juin, la Land et une Willys CJ3A rejoignent le camp d’Elsenborn pour des essais en tout-terrain. Durant ces essais, la jeep et la Land seront embourbées.

La conclusion de ces premières journées est plutôt bonne et la Land s’affiche comme une concurrente sérieuse, avec même une consommation légèrement inférieure à la Willys, ce qui sera confirmé tout au long des tests.

A partir du 22 par contre le sort va s’acharner sur la Land. L’objectif de cette journée est de tester les évolutions dans le sable, direction Nieuport et le camp de Lombardsijde pour des évolutions dans les dunes. Sur la route à Anvers, la Land est victime d’un accident de la circulation avec un tram. Rien de grave, mais ce n’est que le début des problèmes. En ce qui concerne les tests, aussi bien la Land que la Willys ne les réussissent pas.

Le lendemain, à Brasschaat, les véhicules s’affrontent en tout-terrain avec des passages de gués. Lors d’un premier passage, la Land s’embourbe et doit se sortir à l’aide de son treuil, dont elle casse une fixation. Ensuite, lors d’un autre passage, la Land s’arrête en pleine traversée : elle a cassé son pont arrière. Humiliation, c’est la Willys qui viendra la remorquer.

J’ai réussi à obtenir des photos de ces tests. Alors je ne sais pas si elles ont été prises à Elsenborn les 21 et 22 juin, ou à Brasschaat le 23. Peut-être n’ont-elles d’ailleurs pas été toutes prises au même endroit.

La Land Rover tente de franchir un obstacle.
Passage viril d’une bosse par la Willys. Notez la capote typiquement civile pouvant être scindée en deux façon pickup. Par contre, le pneu de rechange est sur la panneau arrière et pas sur le côté. La couleur est probablement kaki.
A nouveau passage en force pour la Willys.
La jeep est embourbée, cette photo pourrait donc avoir été prise à Elsenborn. Elle se fait remorquer par un Ford F6 Herrington…
…dont un exemplaire est visible au Gunfire Museum à Brasschaat.
Passage de gué pour la Willys et sa remorque. Photo probablement prise à Brasschaat le 23 dès lors.
Idem
Même parcours pour la Land, et donc probablement une photo prise le 23 à Brasschaat.

L’évaluation mécanique a lieu le 25 juin avec un démontage de la Land à l’Arsenal d’Etterbeek. Le moteur a souffert. Autre problème, d’ordre purement pratique: pour tous ceux qui connaissent les voitures anglaises, l’accessibilité des éléments mécaniques est … anglaise.

Le rapport initial n’avantagera pas la Land. Mais d’autres tests auront lieu en aout, et finalement l’Armée Belge commandera des Minerva dont les premières seront livrées en 1952. 8000 seront construites et serviront fidèlement jusque dans les années 80-90.

Alignement de Minerva TT devant les usines de la Société Nouvelle Minerva à Mortsel.
Publicité de la Société Nouvelle Minerva. 63% des matières premières sont belges. C’est probablement l’argument qui a fait infléchir la décision du Ministère de la Défense pour le choix de la construction des Land Série I sous licence.

A noter que c’est également en 1952 que les Ateliers de la Dyle assembleront des CJ3A militarisées pour l’armée belge, qui se démarquent d’ailleurs assez fort de la version civile commercialisée par les Ets Wilford. Minerva Land Rover et Jeep Willys se côtoieront donc au sein de nos forces armées.

Un escadron de reconnaissance du 8è de Ligne. Les jeeps et les Minerva se sont côtoyées pendant quasi 30 ans au sein des forces armées, avant d’être remplacées par les Volkswagen ILTIS.
Les 2 cousines réunies quelques dizaines d’années plus tard. La Minerva de droite était à vendre sur le bon coin. Elle est à côté d’une Jeep CJ3A dans des couleurs américaines très uchroniques. Les anciennes jeeps CJ3A ABL terminent malheureusement souvent avec une étoile blanche sur le capot…

Cet article amène pas mal de questions auxquelles j’essayerai de répondre dans mes prochains posts:

Pourquoi racheter des jeeps alors qu’on commande des Minerva? Pourquoi pas via les Ets Wilford? Et d’où provient la CJ3A ayant participé au test en 1951? Elle est militarisée, mais ne provient pas des Ateliers de la Dyle. Les Ets Wilford ont donc vendu des jeeps à l’Armée Belge ?

Y’a du TAF!!!!!

Sur ce,

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Big One

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